Par Martin Momha

Chercheur en sciences du langage et en stratégies de communication politique

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Les hautes technologies de l'information et de la communication nous donnent le privilège de suivre à la radio, à la télévision ou sur le web les interventions magistrales des acteurs politiques, candidats aux hautes fonctions institutionnelles. Pour mieux comprendre et interpréter les élucubrations de ces « docteurs ès promesses », voyons un peu comment ces orateurs politiquent structurent et manipulent leur langage à  travers l'analyse des formes et des instances énonciatives.

Les formes énonciatives

Le discours politique électoral se présente généralement sous trois formes énoncia-tives : monolocutive, dialocutive et délocutive.

Dans sa forme monolocutive, le sujet communiquant est le seul intervenant. C'est généralement le cas avec les allocutions télévisées du Président de la République. Face à la caméra, l'orateur développe son propos d'un bout à l'autre de son acte de communication sans interruption. Une telle énonciation dite « monologale » ou « monologique » transforme le projet de communication en projet d'information. En effet, dans « l'expression directe », l'orateur politique ne communique pas, mais il informe. Cependant, si la forme monolocutive met en scène un seul protagoniste, elle implique en arrière plan l'existence d'un auditoire ou d'un public cible à qui l'allocution est destinée.

Dans la forme dialocutive, nous avons affaire à des échanges dialogiques et interactionnels entre le locuteur et l'allocutaire. Ce dernier peut être un journaliste qui pose des questions dans le cadre d'une interview ou un co-locuteur qui interpelle le candidat, intervient ou réagit dans le cadre d'un débat contradictoire. En termes consacrés, les linguistes de l'énonciation utilisent des terminologies appropriées pour caractériser de tels actes de langage :

– « polyphonie », définie comme l'inscription de plusieurs voix dans la même énonciation.

– « principe dialogique », l'interaction entre énonciateur et co-énonciateur et immersion du discours dans un interdiscours dont il surgit et qui ne cesse de le traverser.

– « l'hétérogénéité montrée » entendue comme des processus caractérisables qui attestent l'intervention des sources énonciatives distinctes de cet énonciateur.

La forme délocutive enfin, nous renvoie à la problématique de la « reprise » traditionnellement connue sous la dénomination de « discours rapporté ». Le candidat n'intervient pas directement dans la mise en scène de l'acte de communication. Il se fait représenter par un délégué ou porte-parole qui rapporte ses propos avec plus ou moins de fidélité. C'est par exemple  le cas d'un Secrétaire Politique invité au débat et qui intervient au nom de son Parti. C'est aussi le cas du journaliste qui lit un communiqué de presse ou un avis rédigé par un candidat, une commission, une organisation. Le discours se définit sous cet angle comme une organisation hétérogène composée de deux intégrités : les actes produits par le locuteur d'une part et d'autre part les sources énonciatives distinctes de celle de l'énonciateur.

Les instances énonciatives

Quelle que soit sa forme (monolocutive, dialocutive ou délocutive), le discours politique électoral est stratégiquement une communi­cation polyphonique. Sa spécificité structurelle vient du fait qu'il peint sur une même toile trois images parallèles et dégage dans un même acte discursif trois instances énonciatives : la personne qui parle ou de qui l'on parle, la personne à qui l'on parle et la personne  contre qui l'on parle. Il s'agit donc d'un enchâssement de trois voix énonciatives en une seule, d'une communication conflictuelle tripartite mais monolocutive.

 

La personne qui parle c'est l'orateur politique qu'on pourrait qualifier de « sujet communiquant ».  Il assume son procès locutif et discursif soit par l'expression de la singularité lorsqu'il agit verbalement en qualité d'individu (je), soit en fortifiant et en légitimant son propos lorsqu'il parle au nom d'une communauté d'individus dont il est le représentant (nous). Dans son argumentation, l'image sienne qu'il construit est éclatante et attractive, puisqu'il ne met en exergue que ses attributs les plus retentissants ou glorieux, ses succès les plus fameux, ses atouts inégalables, ses qualités incontestables et ses forces intangibles. Dans une rhétorique présomptueuse et nombriliste, il tend à démontrer qu'il est « le seul », « l'unique », « le meilleur » des candidats… Son discours est donc dithyrambique et apologétique, une autoglorification en somme.

La personne à qui l'on parle est le peuple ou l'électorat : ce dernier joue dans l'énonciation le rôle d'arbitre ou de témoin. Il est affublé d'attributs rationnels : il est sage, averti,  doté de bon sens, patient, compréhensif, aguerri… Il est le guide suprême qui sait discerner et faire le bon choix. Mais ces qualités suprêmes du peuple souverain et omnipotent contrastent avec l'état de manque dans lequel il se trouve : tel que les orateurs politiques le présente, le peuple a besoin d'un minimum de confort, de sécurité et aspire au bien-être.

 

La personne contre qui l'on parle est le concurrent ou l'opposant : elle peut être désignée nommément ou par circonlocution. Son image est ternie, voire noircie. Dans son propos discursif, l'opposant est discrédité par le sujet énonçant qui souligne avec emphase ses turpitudes, met en lumière ses défauts et ses points faibles.

En somme la tactique communicationnelle ici consiste pour l'orateur politique à jeter dans son allocution le ridicule et le discrédit sur son concurrent et partant de là, à démontrer que ce dernier ne possède pas les aptitudes nécessaires pouvant lui permettre de mériter la confiance du peuple.