Par Martin Momha

Chercheur en sciences du langage et en stratégies de communication politique05

Ce que les analystes des joutes électorales redoutent souvent lors d’un scrutin uninominal, c’est la présence ambiguë de certains candidats dont les positions au débat ne sont pas clairement dévoilées. En effet, l’élection présidentielle au suffrage universel direct est comparable à une finale dont il faut absolument un vainqueur majoritaire et un vaincu minoritaire, en terme de suffrages exprimés. Dans cet ordre d’idées, les vrais candidats à l’élection présidentielle se positionnent par rapport à la continuité ou par rapport au changement. À chaque position, correspond un type de discours et une organisation énonciative et argumentative spécifique.

1- La rhétorique de la continuité

DSC00159Quand un candidat se déclare pour

la CONTINUITE

d’un régime ou pour le renouvellement d’un mandat, l’argumentaire qu’il déploie gravite autour d’un pilier : la confirmation. Son argumentaire se compose généralement de cinq prémisses :

a) Expression de sa gratitude vis-à-vis du peuple : tout homme politique démocratiquement élu sait que c’est au peuple souverain qu’il doit sa promotion. Au terme de son mandat, il est tenu de rendre un hommage à tous ceux qui l’ont élu et aidé dans la mise en application de son programme de gouvernance. Cette révérence rituelle s’exprime en terme de gratitude.

 

b) Elaboration d’un bilan élogieux du mandat écoulé : très sommairement, le candidat sortant dresse un bilan appréciable de son mandat. Il insiste sur des réalisations concrètes et mentionne la satisfaction des populations.

 

c) Dénonciation des obstacles rencontrés dans la réalisation de certains projets : les orateurs politiques savent toujours trouver des excuses à leurs manquements. Les obstacles le plus souvent évoqués pour justifier l’inaccomplissement de leurs projets sont divers : la conjoncture économique mondiale, troubles sociopolitiques, la cohabitation politique, la manipulation du peuple par des forces rétrogrades, la courte durée du mandat, etc.

 

d) Détermination à aller de l’avant pour l’achèvement de son œuvre : tout homme politique qui postule pour un nouveau mandat dira toujours « beaucoup a été fait… mais beaucoup reste à faire ». À travers ce leitmotiv, l’homme politique en situation de continuité lance un cap sur l’avenir. Il se positionne comme un jusqu’auboutiste auréolé d’expériences, qui entend parfaire son œuvre de construction ou de reconstruction nationale avec un nouveau souffle et de nouveaux arguments, plus efficaces et plus pragmatiques.

e) Appel à la mobilisation, demande de renouvellement de la confiance du peuple : l’entreprise de construction nationale, fondement de toute thématique politique, ne peut être réalisée qu’avec le consentement et la participation effective des populations. Voilà pourquoi dans le discours du candidat pour la continuité, on retrouvera toujours des expressions telles « continuer avec vous », « si tel est votre consentement », « si telle est votre volonté », « ensemble », « tous d’un même élan », « avec le peuple », etc. On retrouve par ailleurs ces formules lapidaires sur les slogans de campagne.

2- La rhétorique du changement

DSC00174 Lorsqu’un candidat se positionne pour le CHANGEMENT, son argumentaire gravite autour d’un pilier : la réfutation. On parlera alors de l’affirmation d’une négation ou de la négation d’une affirmation. Son propos contient également cinq prémisses constantes :

a) Bilan noir et chaotique du régime antérieur : l’opposant voit toujours sombre l’action engagée par son prédécesseur ou son concurrent. Avec emphase, il souligne les échecs du candidat sortant dans tous les domaines sensibles de la gouvernance. Il démontre que le régime agonisant n’a rien apporté de plus, au contraire, il a fait sombrer le peuple dans une situation épouvantable qui compromet gravement les valeurs et l’hégémonie de la nation.

b) Dénonciation de la démagogie et de l’incompétence du gouvernement sortant : l’opposant considère le gouvernement sortant comme une bande de co-pains arrivés au pouvoir par la force des choses, sans expérience valable de la gestion publique. Il jette un regard sur les engagements du candidat sortant énoncés lors de sa prestation de serment et soutient mordicus que rien n’a été accompli de toutes ses belles promesses. Il demande gentiment à son rival de cesser de créer la diversion et de quitter honnêtement la scène politique.

 

c) Dramatisation aiguë de la situation par la mise en nu de l’agonie du peuple : l’analyse faite par l’opposant de la conjoncture sociopolitique et économique montre que sous la houlette du gouvernement sortant, le peuple avance inexorablement vers l’abîme, car tout semble évoluer du mal au pire : le taux de chômage élevé, l’inaccessibilité des soins de santé à une frange de la société, la recrudescence de la grande délinquance, la raréfaction des logements sociaux, la discrimination et la précarité, la fiscalité aggravante, l’incommodité et la faillite des systèmes de sécurité sociale, etc. Bref, c’est toute une cascade de malheurs qu’il actualise dans son discours et dont il considère comme des blessures profondes qui nécessitent un pansement sérieux.

 

d) Besoin urgent d’agir et nécessité du changement : un peuple qui ne sait pas où il va est un peuple vaincu. L’opposant va dès lors s’incarner dans son discours en un messie ou en un prophète, bref en un homme providentiel qui détient SEUL la clé magique et les arguments valables susceptibles de sortir le peuple de l’enfer immonde dans lequel le régime sortant l’a précipité. Le peuple ne pourra retrouver la plate-forme ensoleillée que s’il milite pour le changement immédiat dont il est le personnage de référence.

 

e) Appel au vote sanction et au renouveau : pour éviter que la gangrène n’atteigne l’os, l’opposant va demander au peuple frustré et tétanisé de « ne pas se laisser de nouveau berner », de  barrer la voie aux « apprentis sorciers » qui lui avaient jadis promis « la barbe du bon dieu ». Faire le bon choix, c’est sanctionner ceux qui sont au pouvoir ; faire le bon choix, c’est choisir un candidat qui correspond tangentiellement au profil qu’il présente. Il promet d’avance de ne point trahir la confiance suprême que le peuple placera en lui. Sa victoire sera la gloire des laissés-pour-compte et des abusés du régime qui s’écroule, la victoire de tous ceux qui croient en une nation libre et prospère.